Vous entrez chez vos patients plusieurs fois par semaine, parfois par jour. Vous voyez ce que personne d’autre ne voit : l’assiette d’hier soir encore pleine, le pilulier bien géré mais le frigo vide, le poids qui glisse. Sur la dénutrition, vous êtes la sentinelle la mieux placée du domicile. Encore faut-il des repères à jour — et ils ont changé. Voici l’essentiel des critères HAS 2021, et comment transformer votre position de première ligne en dépistage utile.
Ce que dit la science
La dénutrition résulte d’un déséquilibre durable apports/besoins qui mobilise la masse maigre. Chez le sujet âgé s’ajoutent l’anorexie du vieillissement et, en situation d’agression, un hypercatabolisme protéique. Le pronostic est en jeu : sarcopénie, chutes, infections, escarres, perte d’autonomie, surmortalité — la fameuse spirale de la dénutrition.
Depuis novembre 2021, la HAS a refondu le diagnostic chez les 70 ans et plus. Il associe ≥ 1 critère phénotypique ET ≥ 1 critère étiologique :
- Phénotypiques : perte de poids ≥ 5 % en 1 mois ou ≥ 10 % en 6 mois (ou ≥ 10 % vs poids habituel) ; IMC < 22 kg/m² ; réduction quantifiée de la masse/fonction musculaires.
- Étiologiques : réduction des apports ≥ 50 % > 1 semaine (ou toute réduction > 2 semaines) ; malabsorption ; agression (aiguë, chronique, maligne).
Sévérité (≥ 1 critère) : IMC < 20 ; perte de poids ≥ 10 %/1 mois ou ≥ 15 %/6 mois ; albuminémie < 30 g/L.
Deux messages à intégrer dans votre pratique et vos transmissions :
1. L’albuminémie est un critère de SÉVÉRITÉ, pas de diagnostic — et elle s’interprète avec la CRP (l’inflammation la fait chuter indépendamment du statut nutritionnel). Une albumine basse chez un patient inflammatoire ne « fait » pas le diagnostic à elle seule.
2. La dénutrition existe chez le patient obèse : chez l’IMC ≥ 30, le critère IMC ne s’applique pas au diagnostic ; on se fonde sur la perte de poids, les apports et la sarcopénie. À ne pas manquer chez le patient « bien portant » en apparence.
Votre place : la sentinelle du domicile
Le repérage précoce améliore le pronostic, et la HAS pousse à diagnostiquer plus tôt. Or vous êtes souvent la seule professionnelle de santé à entrer régulièrement au domicile. Vos observations valent de l’or :
- La pesée, geste simple et sous-utilisé : mensuelle pour un patient stable, hebdomadaire pour un patient fragile ou à risque. Tracez la courbe — c’est la dynamique qui parle.
- L’inventaire discret du quotidien : contenu du frigo, restes des repas, vêtements flottants, dentier douloureux, humeur (une dépression coupe l’appétit), autonomie pour les courses et la cuisine.
- Le MNA (Mini Nutritional Assessment), dans sa version courte MNA-SF, reste un outil de dépistage validé et rapide (< 5 min). À utiliser comme repère — sans le confondre avec le diagnostic, qui relève des critères HAS.
Repérer les causes réversibles
Souvent, une cause simple se cache derrière la baisse d’apports : douleurs bucco-dentaires ou prothèse inadaptée, bouche sèche, polymédication (dysgueusie, nausées, anorexie iatrogène), troubles de la déglutition, constipation, dépression, isolement, régime restrictif prolongé (sans sel…), troubles cognitifs. Lever l’une d’elles suffit parfois à relancer la prise alimentaire. Le repérage n’est donc pas qu’un constat : c’est une piste d’action à transmettre.
Ce que vous pouvez initier ou relayer
Sans empiéter sur la prescription, vous êtes en position d’amorcer les bons réflexes et d’alerter :
- Conseils d’enrichissement protéino-énergétique (poudre de lait, œuf, fromage, matières grasses), fractionnement, lutte contre le jeûne nocturne > 12 h — les objectifs de référence étant 30–40 kcal/kg/j et 1,2–1,5 g de protéines/kg/j (HAS 2007 ; ESPEN 2022).
- Activité physique adaptée, à encourager : couplée aux protéines, elle limite la sarcopénie.
- CNO : rappeler qu’ils relèvent d’une prescription médicale, se prennent à distance des repas, et n’ont de sens qu’après (ou avec) l’enrichissement — d’emblée si dénutrition sévère.
- L’alerte au médecin traitant : c’est le pivot du diagnostic (critères HAS, bilan albumine + CRP, recherche étiologique) et de l’orientation (diététicien, kiné, dentiste, gériatre, hospitalisation si sévérité/complications).
Quand alerter
Sans attendre : toute perte de poids involontaire, toute baisse d’apports > 1–2 semaines, des signes de sarcopénie ou des chutes justifient de remonter l’information au médecin. La nutrition entérale ou parentérale, elle, relève d’un cadre spécialisé/hospitalier.
Transmettre, plutôt que porter seule l’information
Votre observation ne vaut que si elle circule. Un poids noté qui reste dans votre dossier, une inquiétude gardée pour vous, et la chaîne se rompt. Synergie Soins® vous permet de partager courbe de poids, prise alimentaire et signaux d’alerte avec le médecin, la famille et les autres intervenants — pour un dépistage vraiment collectif. Dans un cadre conforme au RGPD et à la certification HDS, données hébergées en France. Un outil de communication et de coordination : ni dossier de soin, ni service d’urgence.
Questions fréquentes
L’albumine est basse : mon patient est-il dénutri ?
Pas à elle seule. L’albumine est un critère de sévérité, pas de diagnostic, et doit être lue avec la CRP. Le diagnostic repose sur un critère phénotypique et étiologique (HAS 2021).
Quel IMC retenir pour une personne de plus de 70 ans ?
< 22 kg/m² pour le diagnostic, < 20 pour la sévérité — des seuils plus élevés que chez l’adulte jeune. Attention à ne pas appliquer le seuil 18,5 des < 70 ans.
Un patient obèse peut-il être dénutri ?
Oui. Le critère IMC ne s’applique alors pas ; on se fonde sur la perte de poids, la baisse des apports et la sarcopénie. C’est la dénutrition « masquée », facile à manquer.
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Sources : HAS (2021), Diagnostic de la dénutrition chez la personne de 70 ans et plus · HAS (2007), Stratégie de prise en charge de la dénutrition protéino-énergétique chez la personne âgée · Volkert et al. (2022), ESPEN practical guideline: Clinical nutrition and hydration in geriatrics, Clinical Nutrition · MNA® (Mini Nutritional Assessment).
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